Concevoir un site à la main quand tout pousse à déléguer à l'IA

Sur LinkedIn, un seul récit circule. On décrit la journée d’un concepteur web comme une suite d’instructions données à un agent. On génère une page, on corrige par un autre prompt, on régénère, on déploie. Le métier se résume à savoir formuler la bonne demande. Tout le reste serait du temps perdu.

Je travaille autrement. Pas par méfiance de principe, et pas par nostalgie. Par choix de l’endroit où je place l’outil.

Le faux débat

On oppose deux camps. D’un côté ceux qui confient le projet entier à un agent. De l’autre ceux qui refusent l’IA en bloc. Cette opposition arrange tout le monde parce qu’elle est simple. Elle ne décrit pas ma pratique.

J’utilise l’IA tous les jours. Pour explorer une piste, débroussailler une documentation, relire un fragment, accélérer une recherche. La question n’est pas d’en user ou de s’en passer. La question est de savoir ce qu’on lui donne et ce qu’on garde.

Garder, ici, veut dire l’architecture du projet, les décisions qui structurent, le code qui engage la conformité et la responsabilité. Donner veut dire les tâches où l’outil fait gagner du temps sans rien décider à ma place. La frontière n’est pas idéologique. Elle est technique, et elle a des conséquences.

La sobriété ne s’arrête pas à la page livrée

L’écoconception se mesure souvent au poids de la page finale. Le nombre de requêtes, le volume des images, la sobriété du code envoyé au navigateur. C’est juste, mais c’est incomplet.

La manière dont on produit ce code compte aussi. Multiplier les allers-retours avec un agent, générer puis corriger puis régénérer, consomme à chaque appel. Une fonctionnalité construite par dix prompts successifs a un coût que la page finale ne montre pas. Une conception réfléchie en amont produit moins de déchet en cours de route.

Cette cohérence me paraît évidente une fois posée. Si je défends la sobriété dans le résultat, je ne peux pas la perdre dans le processus. Concevoir à la main une partie du projet, c’est aussi refuser de transformer chaque étape en série de requêtes.

Signer ce que je livre

Je travaille avec des établissements scolaires, des thérapeutes, des TPE ou encore des indépendants. Quand je livre un site, je signe ce que je livre. Cette phrase semble banale. Elle ne l’est plus quand on délègue la conception à un agent.

Confier un projet à un outil génératif, c’est introduire du code que je n’ai pas audité, des dépendances que je n’ai pas choisies, parfois des données client glissées dans un prompt sans qu’on y pense. Pour un site institutionnel, la chaîne de responsabilité n’est pas une abstraction. Quelqu’un répond du résultat. Difficile de répondre de ce qu’on n’a pas lu.

Garder la main sur les décisions structurantes, c’est pouvoir expliquer chaque choix à mon client. Pourquoi cette dépendance et pas une autre. Où vont les données. Ce que fait ce bout de code. Cette capacité à rendre compte fait partie du travail. Elle ne se délègue pas.

L’accessibilité résiste à la génération automatique

Le code produit par un agent passe rarement un audit RGAA sans reprise. Les patterns ARIA mal posés, les landmarks absents, les contrastes approximatifs, les rôles appliqués au hasard. L’outil produit du visuel qui semble fonctionner et qui échoue dès qu’on le teste avec un lecteur d’écran ou qu’on le confronte aux critères.

On objecte qu’il suffit de cadrer le prompt, d’ajouter des règles d’accessibilité, de poser le contexte RGAA. J’ai essayé. Le résultat reste insuffisant, et la raison tient à la manière dont ces modèles apprennent.

Un LLM est entraîné sur le web tel qu’il est. Or le web, dans son immense majorité, n’est pas accessible. Le modèle apprend donc des patterns dominants, et ces patterns portent les erreurs qu’ils contiennent. Quand on lui demande un composant accessible, il reproduit ce qu’il a vu le plus souvent, c’est-à-dire des formes qui ressemblent à de l’accessible sans en respecter les règles. Le cadrage corrige la surface. Il ne corrige pas ce que le modèle a intégré comme normal. On obtient une imitation plus soignée de l’erreur, pas une structure juste.

L’accessibilité ne se déduit pas de l’apparence. Elle se construit dans la structure, dans l’ordre du document, dans le sens porté par le balisage. Ce sont précisément les endroits où la génération automatique se trompe le plus, parce qu’elle imite des formes sans comprendre ce qu’elles servent.

Concevoir à la main les composants qui engagent l’accessibilité n’est pas un luxe. C’est la condition de la conformité. Reprendre après coup du code généré coûte souvent plus cher que de l’avoir écrit en sachant ce qu’on faisait.

Ce que « perdre du temps » veut dire

Dans le vocabulaire actuel, écrire un composant à la main plutôt que de le générer, c’est perdre du temps. Je conteste la mesure.

Le temps passé à concevoir en comprenant est du temps qui ne revient pas en correction. Le temps gagné par génération massive se paie souvent plus tard, en dette technique, en code que personne ne maîtrise. Ce qu’on appelle lenteur est parfois la seule manière d’aller au bout sans détour.

Et il ne s’agit pas que du code. Un site se conçoit en étapes, de l’analyse du besoin à la livraison, en passant par l’architecture de l’information, le contenu, le design, l’intégration, les tests. Chacune de ces étapes contient des tâches qu’on pourrait automatiser entièrement. Je m’appuie sur l’IA dans presque toutes, en soutien, pour aller plus vite sur ce qui n’engage rien. Mais je n’en délègue aucune à cent pour cent, le code compris. Garder la main sur une part de chaque étape, c’est garder le fil du projet d’un bout à l’autre, comprendre comment une décision prise à l’analyse se répercute à l’intégration. Ce fil se perd dès qu’on confie un maillon entier à un agent.

Il y a aussi quelque chose de plus simple. Je prends plaisir à ce travail. Comprendre un besoin, structurer une information, poser une architecture propre, etc. Ce plaisir n’est pas un argument commercial, mais il tient le reste. On travaille mieux ce qu’on aime faire.

Une pratique mixte et assumée

Rien de tout cela n’est un refus de l’outil. C’est un usage situé. L’IA pour ce qu’elle accélère sans décider. La main pour ce qui structure, engage et se signe.

Une précision importante. L’usage massif d’agents a sans doute toute sa place dans certains contextes. De très gros sites, des applications complexes, de grandes équipes qui doivent industrialiser leur production et coordonner des dizaines de contributeurs. Là, l’automatisation poussée répond à un vrai problème d’échelle. Je ne juge pas cette pratique, elle ne s’adresse simplement pas à mon métier.

Mon cadre, ce sont des sites de thérapeutes, de TPE, d’indépendants, d’établissements scolaires. Des projets à taille humaine, où la relation directe avec le client compte autant que la livraison. Déployer une chaîne agentique complète pour ce type de site me paraît démesuré. On répond par une artillerie d’industrialisation à un besoin qui demande de la justesse, pas de la masse. C’est de l’overengineering, et l’overengineering a un coût, en complexité, en dépendances, en sobriété perdue. La conception à la main n’est pas seulement un choix de qualité ici. Elle est aussi à l’échelle du projet.

Si vous cherchez quelqu’un qui livrera vite en générant tout, je ne suis pas la bonne personne. Si vous cherchez un site dont chaque choix peut s’expliquer, qui reste sobre dans sa conception comme dans son résultat, alors cette manière de travailler est exactement ce qui fait la différence.

Concevoir à la main, aujourd’hui, n’est pas un retour en arrière. C’est une décision sur ce qui mérite d’être maîtrisé.


Travaillons ensemble

Si cette manière de concevoir correspond à ce que vous cherchez pour votre projet, découvrez mes services, ou contactez-moi directement. Sites accessibles, sobres et maîtrisés, pensés pour les thérapeutes, les TPE, les indépendants et les établissements scolaires.

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